[RECENSION] Le corps des femmes. La bataille de l’intime, Camille Froidevaux-Metterie

Le corps des femmes. La bataille de l’intime, Camille Froidevaux-Metterie, Paris, Philosophie magazine Editeur, 2018.

Ce court et percutant ouvrage est issu des publications de l’autrice sur le blog « Féminin singulier » de Philosophie magazine. En 2012, Camille Froidevaux-Metterie est agacée par la disparition dans les débats autour des droits des femmes « du sujet féminin dans sa dimension génitale ». Tour à tour, les neuf chapitres de l’ouvrage s’engagent alors à réhabiliter « le féminin dans sa dimension génitale » : autour du mouvement #MeToo (chapitre 1), en explorant le corps menstrué (chapitre 2) puis ménopausé (chapitre 6), à travers le corps féminin scrutinisé (chapitre 4), le corps sexualisé (chapitre 3, 7), le corps reproducteur (chapitres 8, 9) et celui qui n’enfante pas (chapitre 5).

La bataille de l’intime

Cet ouvrage part donc du constat que, malgré les mobilisations féministes et les conquêtes des droits des femmes des dernières années, le sujet de l’intime est resté obstinément absent, « comme si l’accès au monde social devait se payer du prix [de ce] renoncement » (38). Qu’est-ce qu’alors que la « bataille de l’intime » ? « Il s’agit… de redéfinir les règles d’un jeu (hétéro-)sexuel qui a enfermé les femmes dans le carcan d’une sexualité au service de la reproduction et des impétueux (prétendus tels) besoins masculins » (23). Le mouvement #Metoo de 2017 illustre alors un tournant dans la publicisation des batailles qu’il reste encore à mener dans le domaine de l’intime. Pour l’autrice, le mouvement a révélé au grand jour (aux hommes?) « ce que [les femmes] savent depuis toujours : leurs corps sont à disposition, non seulement désirés, mais convoités, souvent appropriés, parfois violentés. Ils le sont depuis une éternité, ils n’ont jamais cessé de l’être et ils le demeurent par-delà la rupture de l’émancipation féminine » (14).

L’approche phénoménologique de la philosophe s’ancre dans les expériences quotidiennes des femmes pour questionner les enjeux politiques de l’intimité. L’écriture allie questionnements philosophiques à des exemples quotidiens. L’autrice partage ainsi comment, en accompagnant sa fille acheter un soutien-gorge, elle s’interroge sur leur forme (ronds) et leur composition (rembourrés). Cette expérience inspire une réflexion sur le formatage des seins des femmes, dont la singularité doit être effacée pour laisser la place à l’uniformité « ronde, ferme et haute » (chapitre 7).

La bataille de l’intime met en jeu la libre décision des femmes sur leurs corps, dans l’espace public, dans leur sexualité, dans leurs décisions reproductive. Dans tous ces domaines, le consentement, « un langage de désir, une rhétorique de plaisir », loin de brider les relations entre femmes et autres, permet « d’oeuvrer pour que s’enracinent les conditions d’une sexualité libre et égalitaire » (69).

La liberté procréative

Avoir un enfant ou pas, avoir accès aux technologies de la reproduction, comment et où accoucher…  « la liberté procréative est une liberté sous forte contrainte » (143). Qu’il s’agisse du (non)désir d’enfant ou d’autres choix reproducteurs, les corps des femmes sont sans cesse scrutinisés, leurs décisions acceptées sous conditions, leurs choix critiqués. Les difficultés à exercer les choix sont nombreuses. Par exemple, alors que la stérilisation est l’option contraceptive la plus répandue dans le monde, et qu’elle est légale depuis 2001 en France, le parcours de celles qui souhaitent l’obtenir reste difficile (comme illustré dans le documentaire J’ai décidé d’être stérile, vers lequel renvoie l’autrice). D’un autre côté, l’autoconservation volontaire des ovocytes, légale mais sous coditions en France, illustre une inégalité juridique entre les hommes (qui peuvent congeler leur sperme) et les femmes, mais aussi entre les femmes puisque certaines peuvent y avoir accès pour raison médicale. Les demandes des femmes sur le sujet illustrent comment « [leur] temporalité physiologique est devenue contradictoire avec leur nouvelle temporalité sociale » (142). En septembre 2018, le Comité consultatif national d’éthique s’est prononcé en faveur d’une autoconservation volontaire, tandis que Lorie Pester a récemment adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron sur le sujet.

L’un des chapitres est consacré à une autre inégalité corporelle et temporelle entre femmes et hommes. A travers la question de la ménopause (« un non-événement aux yeux du monde, une crise pour celles qui la vivent » (99)), l’autrice aborde celle de l’âge et du traitement différencié des corps veillissants. Alorss que sur les sites ou applications de rencontre, les probabilités de rencontres pour les femmes chutent drastiquement entre 49 et 50 ans, ce n’est pas du tout le cas pour les hommes. La philosophe voit dans le traitement ssocial différencié de l’âge «  l’une des dernières grandes inégalités : le corps des hommes est et demeure une ressource quand le corps des femmes est et demeure un fardeau » (108).

Pour déconstruire ces visions péjoratives des corps des femmes (corps reproducteurs ou non, corps vieillissants), des mouvements de réappropriation se créent. Camille Froidevaux-Metterie cite le renouveau du projet Notre Corps, Nous-Mêmes (c’est nous !). J’ajouterais également parmi les nombreuses initiatives militantes sur les réseaux sociaux, autour de l’activisme menstruel (coucou Cyclique et Les flux) et de la sexualité (tasjoui).

Un féminisme génital

Tout au long de l’ouvrage, Camille Froidevaux-Metterie met en lumière les assignations sexuées genrées auxquelles sont confrontées celles qui sont identifiées comme femmes par la société. Tout en critiquant ces assignations, elle s’attache pourtant à analyser certaines spécificités des corps ‘féminins’. Elle dfinit alors « l’ être-au-monde féminin »  comme « toujours nécessairement situé, c’est-à-dire historiquement et socialement construit » (156).

Comment parler des corps des femmes sans les essentialiser ? Comme elle l’a vécu elle même, en France, « toute tentative pour réinvestir la corporéité féminine apparaît toujours suspecte » (26). Cette tension entre volonté d’effacement des marqueurs genrés d’un côté et inégalités corporelles ancrées dans une perception sociale des corps féminin de l’autre illustre une tension que je retrouve également dans le milieu de la naissance, où une des réponses à la maltraitance des savoirs et des corps féminins est de les réessentialiser en invoquant des savoirs corporels qui seraient inhérents. Pour sortir de cette dichotomie universaliste-essentialiste, Camille Froidevaux-Metterie répond que mettre en avant la sexuation des corps n’empêche pas de lutter pour leur égalité, mais que cette sexuation ne sera plus pertinente lorsque la binarité de notre société genrée aura disparu.

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Pour soigner mon tsundoku (merci ACO pour la découverte de ce mot), je vous propose une recension un Vendredi sur trois. Rendez-vou le 30/11. M.E