[ RECENSION ] Herland, Charlotte Perkins Gilman

Charlotte Perkins Gilman, Herland, Pantheon Books, 1979.

Herland est une utopie féministe qui se déroule à la veille de la Première Guerre Mondiale. Trois hommes états-uniens (un sociologue, un médecin, un explorateur) entendent parler d’une société au Nord des montagnes, qui seraient composée uniquement de femmes. Et bien sûr malgré les avertissements des populations locales (qu’ils considèrent des “sauvages”), décident de monter leur propre expédition et s’y rendre en secret.

Je ne sais plus par quel biais j’ai entendu parler de cette utopie féministe (si c’est grâce à vous n’hésitez pas à me le dire), mais j’ai profité d’un voyage aux USA pour l’acheter pour une amie (qui est toujours en recherche de fictions féministes donc à vos conseils). Je me suis donc retrouvée avec Herland dans mon sac et 1h30 de transports devant moi, dont voici le résultat.

Charlotte Perkins (Gilman)

L’introduction de Ann J. Lane est très éclairante et remet en contexte les écrits de Charlotte Perkins Gilman (1860-1935). Cette écrivaine féministe est connue notamment pour La Séquestrée (aussi traduit comme Le papier peint jaune), essai autobiographique qu’elle a écrit à propos de sa dépression postpartum. Le médecin avait diagnostiqué une “hystérie” et recommandé le repos total. Surveillée par son mari, et coincée dans sa chambre, cette cure a en fait amplifié sa dépression. Charlotte Perkins Gilman finit par divorcer (rare à l’époque) et déménage à l’autre bout des Etats-Unis où elle milite pour les droits des femmes. Sa fille vit avec sa mère puis avec son père et sa nouvelle épouse (également une situation non conventionnelle à l’époque). Charlotte Perkins Gilman, remariée avec un cousin éloigné, est diagnostiquée d’un cancer du sein en 1932. Avec le chloroforme qu’elle a accumulé, elle “choisit le chloroforme au cancer”, comme elle l’exprime dans le mot qu’elle laisse.

Le regard masculin

L’ouvrage est donc écrit à travers les yeux d’un des trois explorateurs. Ce regard externe permet à la fois de découvrir la société de Herland, et de suivre les narrateurs dans la déconstruction des rôles assignés aux femmes et aux hommes dans leur propre société. Sur les trois hommes, il y a un machiste qui ne change pas, un qui tombe amoureux et se fond dans la société Herland et enfin le narrateur, qui développe un regard critique sur sa propre société mais pas prêt à remettre tout en cause (comme l’institution du mariage par exemple).

L’écriture est un peu datée, et j’ai été un peu frustrée par le male gaze (regard masculin) alors que je m’attendais à plonger dans une fiction écrite par une narratrice, qui verrait des inconnus arriver de l’extérieur. Donc petite déception, mais l’ouvrage se lit au final assez bien et j’étais pour ma part moins intéressée par les geignardises des hommes que par l’organisation de la société de Herland que l’on découvre donc à travers leurs yeux.

Une société post-patriarcale

A travers cet ouvrage, j’ai appris comment fonctionne la parthénogenèse (je me rappelais vaguement de la mitose en cours de bio de 5e, et ce n’est pas tout à fait pareil) qui est “un mode de reproduction indépendant de toute sexualité” et qui aboutit la création d’un individu à partir d’un ovule non fécondé (1), donc sans fécondation externe. Quelques recherches récentes sur le sujet : des chercheur·se·s chinois·e·s ont fait naître des souris femelles “bimaternelles” il y a quelques mois (2). Une écrevisse marbrée est également en train d’envahir des niches écologiques grâce à sa capacité à se reproduire en s’auto-clonant (elle peut ainsi produire une centaine de clones toutes les huit semaines) (3).

Mais revenons à l’ouvrage. Les habitantes de Herland se sont retrouvée sans individus mâles suite à une guerre, dans un territoire encerclé de montagnes et au bout de quelques générations s’est posée la question de la survie de leur communauté. Jusqu’à ce qu’une des femmes, qui avait très envie de devenir mère, se retrouve enceinte et donne naissance à cinq filles, qui elles aussi sont devenues enceinte de la même manière, etc. Ce sont les Mères fondatrices.

Dans la société Herland, la maternité est le but ultime des femmes, indispensable à la survie du corps social, mais aussi dans un but de perfectionner l’espèce. Les enfants sont élevées par toutes (pas d’école formelle mais une éducation permanente). Chaque adulte vit dans une maison à deux pièces et travaille pour la communauté (dans les champs, dans la cueillette des noix, dans les temples…)  donc quand les explorateurs essaient d’expliquer le concept de foyer et de travail domestique, leurs interlocutrices ont à la fois du mal à comprendre, tout en imaginant que cela doit être un rôle extrêmement valorisé socialement. Les explorateurs ne répondent pas.

La valorisation de la maternité et la remise en question constante pour tendre à une amélioration de l’espèce a des tendances eugénistes, non pas dans l’interruption des grossesses (impensable pour les femmes de Herland) mais dans la prévention de grossesses non désirées. Les habitantes perçues comme de potentielles “mauvaises mères” sont découragées d’appeler une grossesse de leurs voeux. Donc bon biais maternaliste assez fort qui tend pour le coup plus vers la dystopie que l’utopie.

Herland nous laisse tout de même imaginer ce que pourrait être une société post-patriarcale : des rôles productifs déterminés en fonction des intérêts et des capacités de chacune : monter aux plus hauts sommets cueillir des noix (dans des vêtements amples qui ressemblent à des robes avec de nombreuses poches), étudier les plantes, penser la production de nourriture etc. Dans leur regard tourné vers l’avenir, les habitantes sont surprises lorsqu’elles apprennent que dans le pays des explorateurs, les principes qui régissent la société n’ont pas changé depuis des milliers d’années. “Les premières Mères nous ont beaucoup appris, mais elles sont décédées maintenant, pourquoi les vénérer ? Nous les remercions pour leur héritage mais nous continuons à l’améliorer; après toute, elles avaient des défauts comme tout le monde” résument-elles.

Sujets non explorés

Une thématique bien absente de l’ouvrage est la sexualité. Peut-être à cause du regard masculin, mais l’autrice n’évoque ni masturbation, ni sexe entre femmes. L’intérêt des habitantes de Herland pour la sexualité se limite à celui pour le coït avec les explorateurs dans un but de reproduction. L’ “épouse” (elle accepte le terme mais restent sceptiques sur la définition) du narrateur ne voit pas l’intérêt de relations sexuelles en-dehors des périodes de fertilité.

S’il y a fertiltié, on peut imaginer un cycle menstruel. J’aurais aimé en savoir plus sur les menstruations, qui ne sont pas une fois mentionnées. Peut-être ont-elles disparu avec la parthénogenèse et qu’elles se réactivent au contact des mâles. Libre à notre imagination. Pour ma part, je me dis que dans un postpatriarcat où les maladies ont été éradiquées grâce à la connaissance des plantes, l’amélioration de l’alimentation et l’exercice physique, peut-ête que les menstruations ne seraient plus tabous.

(1) http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/parthenogenese/

(2) https://www.maxisciences.com/reproduction/des-chercheurs-reussissent-a-faire-naitre-des-bebes-souris-de-parents-du-meme-sexe_art41793.html

(3) https://www.especes-menacees.fr/actualites/auto-cloner-ecrevisse-marbree-espece-invasive/

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Je fais face à mon tsundoku en lisant les livres qui s’accumulent sur mes étagères, et vous les partage, un Vendredi sur trois. Rendez-vous le 21/12.

Précédemment : Le corps des femmes, la bataille de l’intime de Camille Froidevaux-Metterie

[RECENSION] Le corps des femmes. La bataille de l’intime, Camille Froidevaux-Metterie

Le corps des femmes. La bataille de l’intime, Camille Froidevaux-Metterie, Paris, Philosophie magazine Editeur, 2018.

Ce court et percutant ouvrage est issu des publications de l’autrice sur le blog « Féminin singulier » de Philosophie magazine. En 2012, Camille Froidevaux-Metterie est agacée par la disparition dans les débats autour des droits des femmes « du sujet féminin dans sa dimension génitale ». Tour à tour, les neuf chapitres de l’ouvrage s’engagent alors à réhabiliter « le féminin dans sa dimension génitale » : autour du mouvement #MeToo (chapitre 1), en explorant le corps menstrué (chapitre 2) puis ménopausé (chapitre 6), à travers le corps féminin scrutinisé (chapitre 4), le corps sexualisé (chapitre 3, 7), le corps reproducteur (chapitres 8, 9) et celui qui n’enfante pas (chapitre 5).

La bataille de l’intime

Cet ouvrage part donc du constat que, malgré les mobilisations féministes et les conquêtes des droits des femmes des dernières années, le sujet de l’intime est resté obstinément absent, « comme si l’accès au monde social devait se payer du prix [de ce] renoncement » (38). Qu’est-ce qu’alors que la « bataille de l’intime » ? « Il s’agit… de redéfinir les règles d’un jeu (hétéro-)sexuel qui a enfermé les femmes dans le carcan d’une sexualité au service de la reproduction et des impétueux (prétendus tels) besoins masculins » (23). Le mouvement #Metoo de 2017 illustre alors un tournant dans la publicisation des batailles qu’il reste encore à mener dans le domaine de l’intime. Pour l’autrice, le mouvement a révélé au grand jour (aux hommes?) « ce que [les femmes] savent depuis toujours : leurs corps sont à disposition, non seulement désirés, mais convoités, souvent appropriés, parfois violentés. Ils le sont depuis une éternité, ils n’ont jamais cessé de l’être et ils le demeurent par-delà la rupture de l’émancipation féminine » (14).

L’approche phénoménologique de la philosophe s’ancre dans les expériences quotidiennes des femmes pour questionner les enjeux politiques de l’intimité. L’écriture allie questionnements philosophiques à des exemples quotidiens. L’autrice partage ainsi comment, en accompagnant sa fille acheter un soutien-gorge, elle s’interroge sur leur forme (ronds) et leur composition (rembourrés). Cette expérience inspire une réflexion sur le formatage des seins des femmes, dont la singularité doit être effacée pour laisser la place à l’uniformité « ronde, ferme et haute » (chapitre 7).

La bataille de l’intime met en jeu la libre décision des femmes sur leurs corps, dans l’espace public, dans leur sexualité, dans leurs décisions reproductive. Dans tous ces domaines, le consentement, « un langage de désir, une rhétorique de plaisir », loin de brider les relations entre femmes et autres, permet « d’oeuvrer pour que s’enracinent les conditions d’une sexualité libre et égalitaire » (69).

La liberté procréative

Avoir un enfant ou pas, avoir accès aux technologies de la reproduction, comment et où accoucher…  « la liberté procréative est une liberté sous forte contrainte » (143). Qu’il s’agisse du (non)désir d’enfant ou d’autres choix reproducteurs, les corps des femmes sont sans cesse scrutinisés, leurs décisions acceptées sous conditions, leurs choix critiqués. Les difficultés à exercer les choix sont nombreuses. Par exemple, alors que la stérilisation est l’option contraceptive la plus répandue dans le monde, et qu’elle est légale depuis 2001 en France, le parcours de celles qui souhaitent l’obtenir reste difficile (comme illustré dans le documentaire J’ai décidé d’être stérile, vers lequel renvoie l’autrice). D’un autre côté, l’autoconservation volontaire des ovocytes, légale mais sous coditions en France, illustre une inégalité juridique entre les hommes (qui peuvent congeler leur sperme) et les femmes, mais aussi entre les femmes puisque certaines peuvent y avoir accès pour raison médicale. Les demandes des femmes sur le sujet illustrent comment « [leur] temporalité physiologique est devenue contradictoire avec leur nouvelle temporalité sociale » (142). En septembre 2018, le Comité consultatif national d’éthique s’est prononcé en faveur d’une autoconservation volontaire, tandis que Lorie Pester a récemment adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron sur le sujet.

L’un des chapitres est consacré à une autre inégalité corporelle et temporelle entre femmes et hommes. A travers la question de la ménopause (« un non-événement aux yeux du monde, une crise pour celles qui la vivent » (99)), l’autrice aborde celle de l’âge et du traitement différencié des corps veillissants. Alorss que sur les sites ou applications de rencontre, les probabilités de rencontres pour les femmes chutent drastiquement entre 49 et 50 ans, ce n’est pas du tout le cas pour les hommes. La philosophe voit dans le traitement ssocial différencié de l’âge «  l’une des dernières grandes inégalités : le corps des hommes est et demeure une ressource quand le corps des femmes est et demeure un fardeau » (108).

Pour déconstruire ces visions péjoratives des corps des femmes (corps reproducteurs ou non, corps vieillissants), des mouvements de réappropriation se créent. Camille Froidevaux-Metterie cite le renouveau du projet Notre Corps, Nous-Mêmes (c’est nous !). J’ajouterais également parmi les nombreuses initiatives militantes sur les réseaux sociaux, autour de l’activisme menstruel (coucou Cyclique et Les flux) et de la sexualité (tasjoui).

Un féminisme génital

Tout au long de l’ouvrage, Camille Froidevaux-Metterie met en lumière les assignations sexuées genrées auxquelles sont confrontées celles qui sont identifiées comme femmes par la société. Tout en critiquant ces assignations, elle s’attache pourtant à analyser certaines spécificités des corps ‘féminins’. Elle dfinit alors « l’ être-au-monde féminin »  comme « toujours nécessairement situé, c’est-à-dire historiquement et socialement construit » (156).

Comment parler des corps des femmes sans les essentialiser ? Comme elle l’a vécu elle même, en France, « toute tentative pour réinvestir la corporéité féminine apparaît toujours suspecte » (26). Cette tension entre volonté d’effacement des marqueurs genrés d’un côté et inégalités corporelles ancrées dans une perception sociale des corps féminin de l’autre illustre une tension que je retrouve également dans le milieu de la naissance, où une des réponses à la maltraitance des savoirs et des corps féminins est de les réessentialiser en invoquant des savoirs corporels qui seraient inhérents. Pour sortir de cette dichotomie universaliste-essentialiste, Camille Froidevaux-Metterie répond que mettre en avant la sexuation des corps n’empêche pas de lutter pour leur égalité, mais que cette sexuation ne sera plus pertinente lorsque la binarité de notre société genrée aura disparu.

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Pour soigner mon tsundoku (merci ACO pour la découverte de ce mot), je vous propose une recension un Vendredi sur trois. Rendez-vou le 30/11. M.E