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[ CONTRIBUTION ] Prendre soin de toutes

Contribution pour le projet « Et si… » par Alternatiba https://et-si.alternatiba.eu/prendre-soin-de-toutes/

Illustration : Chloé de Crépy

Et si nous prenions enfin soin de celles qui font tenir la société ? Une des choses que cette crise sanitaire a mises en évidence est l’inadéquation de notre échelle de valeurs – et donc de salaires – avec les besoins de nos modes de vie. Parce que ce sont celles et ceux qui sont le moins rémunéré·es et exercent les métiers les moins valorisés, qui sont considéré·es comme indispensables en ce moment : caissières, infirmières, aides-soignantes, femmes de ménage, éboueur·ses, instituteur·rices… Dans leur grande majorité, ces métiers sont exercés par des femmes. Des femmes à la situation précaire – parce que les métiers du care (prendre soin des autres, physiquement et émotionnellement) n’ont pas de valeur ajoutée dans le système capitaliste, où le soin, considéré comme intrinsèquement féminin, est relégué dans la sphère du travail gratuit, invisible, naturalisé. Des femmes souvent issues de l’immigration postcoloniale et/ou vivant dans des quartiers populaires – parce que la stratification sociale a une couleur.

Ces travailleuses du care sont aussi, en tant que femmes, celles qui effectuent la majorité du travail dans le foyer, encore plus lorsque le foyer inclut des enfants (1). Celles qui sont exposées à des violences au sein du foyer, qui ont augmenté de plus du tiers depuis le début du confinement (2). Comment alors prendre soin de soi, qui passe toujours après le soin des autres ? Peut-être en faisant en sorte que les conditions de travail soient dignes – avec du matériel et des effectifs en nombre suffisant – en revoyant largement les grilles salariales, en maintenant l’extension des droits à disposer de nos corps au-delà de la période actuelle, par exemple (3).

Et si au niveau individuel, nous nous soutenions vraiment les un·es les autres ? En agissant pour que les applaudissements de 20h n’en restent pas là, et se transforment en slogans dans des manifestations, en actions face aux discriminations du quotidien, en une attention accrue aux indices de violences familiales dans notre entourage ou voisinage…

Prendre soin de toutes, c’est aussi faire en sorte que nous vivions dans un environnement sain, avec moins de pollution industrielle, d’épandage de pesticides. Avec accès à des espaces verts pour nous reposer, nous et nos proches, avec une alimentation saine dont on connaît l’origine, avec la possibilité d’avoir accès à des soins quand nous en avons besoin. Ne pas vivre dans la peur, pour nous ou nos proches, de discriminations et de violences, de la part de nos conjoints ou d’inconnus, ou de l’État censé nous protéger.

Et si l’État ne peut pas garantir nos droits, en tant que femmes, travailleuses, citoyennes, nous pouvons aussi nous auto-organiser, comme c’est déjà le cas au sein de collectifs d’associations, de réseaux. La sororité et l’adelphité ne peuvent pas s’arrêter aux frontières de classe. Celles d’entre nous qui ont des privilèges, de par le milieu dans lequel elles ont grandi, leurs études, peuvent les mettre au service des autres, pour visibiliser les luttes. Nous pouvons aller manifester, participer à des cagnottes de grève, et faire résonner de toutes les façons possibles les revendications de celles en première ligne, pour un avenir plus juste et généreux.

  1. https://www.inegalites.fr/L-inegale-repartition-des-taches-domestiques-entre-les-femmes-et-les-hommes
  2. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/30/hausse-des-violences-conjugales-pendant-le-confinement_6034897_3224.html
  3.  Le délai pour l’interruption volontaire de grossesse (IVG) médicamenteuse a été étendu de 7 à 9 semaines d’aménorrhée par l’arrêté du 14 avril 2020.

[ PUBLICACIÓN ] Anticoncepción forzada en el sistema de salud pública mexicano

Publication de la Escuela de Estudios de Género, Colombie, Boletín n7 « Género y Salud Sexual y Reproductiva », pp.58-66. Disponible sur http://www.humanas.unal.edu.co/2017/unidades-academicas/escuelas/escuela-de-estudios-de-genero/publicaciones/boletinas-anuales/genero-y-salud-sexual-y-reproductiva 

Image : Escuela de Estudios de Género

PREMIERS PARAGRAPHES

En esta contribución comparto unas reflexiones sobre contracepción forzada en el sistema de salud mexicano, que ilustran la continuidad del control histórico del cuerpo social de sujetos no deseados ―las y los pobres y, o, indígenas― sobre el cuerpo medicalizado de las mujeres. Como lo subraya la investigadora y activista Ana Valadez, re riéndose a la esterilización forzada, existe una continuidad de esa “vieja forma de control reproductivo” en el México contemporáneo (Valadez, 2014: 149).

La contracepción forzada y la regulación de los cuerpos pobres: un fenómeno global

La contracepción forzada se re ere a una variedad de actos designados a impedir el embarazo, realizados de manera coercitiva, como la esterilización sin consentimiento; la inserción de Dispositivos Intrauterinos (DIU) sin el conocimiento de la paciente; la aceptación forzada de métodos de planificación subcutáneos, etc. Las formas materiales del control de las capacidades reproductivas de las mujeres varían, pero el mensaje de dichas acciones sigue siendo el mismo: los cuerpos pobres, negros, indígenas no son deseables, y las que habitan esos cuerpos no son con ables para decidir sobre su reproducción

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[ PUBLICATION ] : Co-authorship as feminist writing and practice

Une série co-éditée avec Veronica Miranda et Lydia Z. Dixon sur le site de Cultural Anthropology.

Image de Ryan Anderson

ABSTRACT

This collection of essays builds on a 2018 American Anthropological Association roundtable that brought together scholars whose experiences with co-authorship illuminate its productive possibilities and overlooked strengths within the discipline. As anthropology increasingly recognizes the potential powers of collaboration in scholarship, we argue that collaborative writing in particular must be reconceptualized as a feminist methodology that tackles issues of power and knowledge production. Each set of authors in this series illuminates specific methods used in their co-authorship experiences to bring both the challenges and benefits of this kind of collaboration to light.

Introduction : https://culanth.org/fieldsights/series/co-authorship-as-feminist-writing-and-practice-1

Contribution : https://culanth.org/fieldsights/yes-we-all-count-equally

[ PUBLICATION ] La place du consentement dans les expériences de violences obstétricales au Mexique

paru dans Autrepart 85 « Les violences de genre » 2018/1: 39-55. Disponible sur https://www.cairn.info/revue-autrepart-2018-1-page-39.htm

RÉSUMÉ

Au Mexique, le Chiapas fait partie des rares États où les violences obstétricales peuvent être sanctionnées pénalement. Ces violences, qui peuvent inclure des épisiotomies systématiques, des césariennes sans consentement ou encore de la contraception forcée pendant le postpartum, s’exercent à l’intersection de plusieurs rapports de pouvoir entre patientes et personnel soignant. Pour les femmes pauvres ou indigènes, ces violences représentent une continuité de la violence systémique vécue au quotidien. À partir des récits de trois femmes mexicaines, collectés lors de 13 mois d’enquête ethnographique dans le Chiapas entre 2013 et 2015, ce travail met à jour les difficultés d’application de la loi sur les violences obstétricales, et interroge les conditions d’expression d’un consentement libre et éclairé des patientes dans les hôpitaux publics mexicains.

ABSTRACT

Chiapas is one of the few Mexican states where obstetric violence can be sanctioned in criminal court. Obstetric violence ­ which can include, but is not limited to, routine episiotomies, coerced Cesarean sections or forced contraception at childbirth ­ happens at the intersection of several power relations between patients and health personnel. For poor women and indigenous women, obstetric violence is another expression of the structural violence they experience on a daily basis. In this article, based on 13 months of ethnographic fieldwork in Chiapas between 2013 and 2015, I analyze the difficult application of the obstetric violence law in practice. Based on the account of three women, I interrogate the conditions of expression of informed consent in Mexican public maternity wards.

[ PUBLICATION ] A Tale of Three Midwives: Inconsistent Policies and the Marginalization of Midwifery in Mexico

Un article co-écrit avec Lydia Zacher Dixon et Veronica Miranda, disponible sur le site du Journal of Latin American and Caribbean Anthropology.

ABSTRACT

This article uses collective ethnographic research to provide a multifaceted and multisited understanding of how current issues facing midwifery and women’s health in Mexico reflect a historically fraught relationship between marginalized populations and the state. We argue that midwives have been hindered in their ability to systematically improve maternal health care as a result of their uneven and changeable relationship with the Mexican state. We present case studies of three Mexican midwives who have different backgrounds, access to training and certification, and relationships with the local health systems that structure how they interpret and negotiate their relationships with state institutions and policies. As we examine these negotiations, we do not lose sight of the ways that midwives’ opportunities, experiences, and challenges are often interwoven with those of the women they serve. Both exist at the margins of the Mexican state—a space where dreams of modernity and legacies of inequality collide. [gender, health, Mexico, midwifery, social anthropology]

RESUMEN

Este artículo utiliza la investigación etnográfica colectiva para proporcionar una comprensión multifacética y multilocal de cómo los problemas actuales que enfrentan la partería y la salud de las mujeres en México reflejan una relación históricamente tensa entre las poblaciones marginadas y el Estado. Sostenemos que las parteras han sido obstaculizadas en su capacidad de mejorar sistemáticamente la salud materna como resultado de su relación desigual y cambiante con el estado Mexicano. Presentamos estudios de casos de tres parteras Mexicanas con diferentes antecedentes, acceso a capacitación y certificación, y relaciones con los sistemas de salud locales que estructuran cómo interpretan y negocian sus relaciones con las instituciones y políticas estatales. A medida que examinamos estas negociaciones, no perdemos de vista las formas en que las oportunidades, experiencias y desafíos de las parteras se entrelazan con las de las mujeres a las que sirven. Ambos existen en los márgenes del estado Mexicano, un espacio donde chocan sueños de modernidad y legados de desigualdad. [antropología social, género, partería, México, salud]

[ PUBLICATION ] Politiques de santé materno-infantile au Brésil et au Mexique

avec Alfonsina Faya Robles, Cahiers des Amériques Latines 88-89, 2018, pp.61-78.

Au Mexique et au Brésil, les femmes pauvres sont la cible privilégiée de politiques de santé materno-infantiles. Dans le premier contexte, elles bénéficient d’une aide financière en échange de leur participation à des ateliers de santé et à des visites médicales. Dans le second, elles sont inscrites dans des programmes de santé pendant leur grossesse, accouchement et post-partum. L’analyse croisée des données d’enquêtes menées auprès de femmes de quartiers populaires, de sages-femmes traditionnelles, d’agent.e.s communautaires de santé et de personnel médical met en avant deux processus connexes de régulation des choix reproductifs : la médicalisation de la santé reproductive et la sanitarisation des corps féminins. Nous montrons comment le développement de l’assistance médicale et sanitaire dans ces deux pays, au-delà des changements positifs, soumet les décisions reproductives au contrôle d’agents étatiques de santé, renforçant les mécanismes de régulation et de domination des (corps des) femmes pauvres.

La suite sur https://journals.openedition.org/cal/8837

[ PUBLICATION ] Maltraitance des corps et mépris des pratiques culturelles

Article paru dans Actualité Sages-Femmes n93, Octobre 2018

Maltraitance des corps et mépris des pratiques culturelles dans les maternités publiques au Mexique.

« Ce sont comme des usines. Les femmes, ils nous traitent comme si on était des poules ou des animaux. “Mettez-la ici, et l’autre là” [disent les médecins], comme si on était… ». Alma avait 17 ans lorsqu’elle accouche pour la première fois, dans une clinique publique de San Cristóbal de Las Casas, la capitale culturelle de l’Etat du Chiapas, dans le Sud du Mexique. La jeune femme d’origine Tseltal[i] est née à domicile, dans un village près de San Cristóbal, où elle vit à présent. Les maltraitances qu’elle a vécues lors de son premier accouchement (violence verbale, actes non consentis) l’ont poussée à chercher une alternative lors de sa deuxième grossesse. Son deuxième accouchement a ainsi eu lieu dans une maison de naissance de la ville : « Contrairement à ma première grossesse, je connaissais le processus, je savais comment cela allait se passer. Mais je n’avais plus peur. J’étais très contente car je savais que mon conjoint, mon père et ma mère allaient être présents. Cela m’a rassurée ».

J’ai rencontré Alma lors d’une enquête sur l’impact des politiques de santé maternelle, et en particulier celles portant sur la formation des sages-femmes traditionnelles et sur l’accès aux soins des femmes, menée entre 2013 et 2015 dans le Chiapas[ii]. Au cours de cette recherche, j’ai conduit plus d’une centaine d’entretiens avec des sages-femmes traditionnelles, des travailleur-se-s de santé, des médecins, des obstétricien-ne-s et des familles dans plusieurs régions du Chiapas. J’ai également mené neuf mois d’observation-participante auprès de l’Organisation des Médecins Indigènes du Chiapas (OMIECH) qui organise des ateliers de santé communautaire, et partagé le quotidien de trois sages-femmes traditionnelles.

Dans les zones rurales du Chiapas, les sages-femmes traditionnelles accueillent environ 70% des naissances, contre moins de 20% au niveau de l’Etat. Ces femmes ont acquis leurs connaissance par le biais d’apprentissage onirique (elles reçoivent leurs connaissances à travers leurs rêves) et/ou empirique (à la suite de nombreuses grossesses ou en accompagnant leurs parentes sages-femmes)[iii]. Le suivi de grossesse se déroule au domicile de la femme enceinte ou de la patiente (Image 1), et l’accouchement a lieu chez la patiente, qui vit elle-même avec sa belle-famille. L’accouchement est un événement qui requiert beaucoup de chaleur (feu, tisanes, massages) pour contrebalancer la perte de fluide. Tout au long du travail, la patiente ne se dénude pas, elle reste vêtue, et la sage femme n’effectue pas ou peu de touchers vaginaux. La patiente se déplace dans la pièce, et est souvent libre d’essayer plusieurs positions d’accouchement, la plus commune étant sur les genoux, les bras autour de l’époux (ou une autre personne) assis sur une chaise.

Depuis les années 1990, la médicalisation de l’accouchement s’est accélérée au Mexique, en étroit lien avec les objectifs de diminution de la mortalité maternelle[iv]. Au cours des 25 dernières années, la proportion de naissances en milieu hospitalier est ainsi passée de 22,4% à 72,9 %[v]. Cette médicalisation de la santé reproductive des femmes pauvres repose sur deux mécanismes. D’une part, les femmes enceintes sont captées par le système de santé public dès le début de la grossesse par le biais du programme de transfert monétaire Prospera, qui vise à lutter contre la pauvreté par un principe de « co-responsabilité ». Les bénéficiaires de Prospera doivent par exemple se rendre à des ateliers de santé mensuels dans les cliniques ou encore réaliser leur suivi de grossesse au sein du système de santé, sous peine de se voir radiées du programme et de perdre ainsi un apport économique important. Les visites prénatales obligatoires socialisent les femmes à la biomédecine. Lors de ces visites, les médecins encouragent leurs patientes à accoucher dans des maternités plutôt qu’à domicile. De leur côté, les sages-femmes traditionnelles sont elles aussi captées par le système de santé, puisqu’elles doivent suivre des formations mensuelles dispensées par le personnel des cliniques rurales (Image 2), qui les encourage à transférer leurs patientes vers le système de santé public[vi].

Or, lorsqu’elles se rendent dans les hôpitaux publics, les femmes que j’ai rencontrées au cours de mon enquête se sont plaintes d’avoir été confrontées à des barrières de langue, aux remarques racistes et sexistes du personnel ainsi qu’à des violences physiques, psychologiques et verbales. Si certaines expériences sont violentes en elles-mêmes, d’autres relèvent d’une méconnaissance voire de mépris envers les pratiques socio-culturelles de l’accouchement, pouvant négativement impacter l’expérience des femmes Mayas, comme détaillé ci-dessous.

nudité : lorsqu’elles accouchent à la maternité, les femmes doivent quitter leurs vêtements au profit d’une blouse. Le froid ressenti, en opposition avec la chaleur du feu lors d’un accouchement à domicile, ainsi que face à l’exposition du corps nu au regard de plusieurs inconnu-e-s sont deux critiques souvent faites par les femmes[vii].

langue : dans une nation pluriculturelle où 69 langues officielles sont reconnues, les patientes et les médecins viennent parfois de contextes socioculturels très différents. Les jeunes médecins qui étudient dans les grandes villes du pays effectuent leur internat dans tout le Mexique et ne parlent souvent pas la ou les langue(s) locale(s). Le Chiapas fait également partie des Etats avec le plus grand nombre de personnes indigènes monolingues (jusqu’à 78% dans certains villages). Dans ce contexte, il est difficile non seulement de communiquer mais aussi de recueillir le consentement des patientes.

solitude : dans les maternités publiques, aucune personne n’est autorisée à accompagner la parturiente, qui se retrouve donc seule. La difficulté de communication avec le personnel de santé renforce le sentiment de solitude.

mépris socio-culturel : les pratiques médicales indigènes peuvent être moquées par le personnel de santé, ainsi que les conditions de vie des femmes pauvres. La coordinatrice de l’association OMIECH, décrivait ainsi « les médecins disent que les sages-femmes sont sales, parce qu’elles ne portent pas de gants, parce que leurs maisons sont humbles ». Certaines pratiques thérapeutiques des sages-femmes traditionnelles, comme la version céphalique externe ou l’utilisation du bain de vapeur (temascal), sont également sous le feu des critiques par le personnel médical. Lorsque les femmes arrivent à la maternité, il arrive régulièrement que le personnel leur demande si elles ont été « manipulées par une sage-femme ».

toucher vaginal : ce geste invasif, réalisé de manière routinière[viii], est celui qui ressort le plus souvent dans les récit des femmes. Pour les sages-femmes Mayas, qui en effectuent peu ou pas, ces touchers intempestifs sont agressifs, comme le décrivait l’une d’entre elles lors d’un atelier organisé par OMIECH, « [Les femmes] ne sont pas des poules, je n’ai pas besoin de vérifier si l’œuf va sortir ».

épisiotomie : les femmes que nous avons rencontrées ont éxprimé leur peur de la « petite coupure » (épisiotomie), systématique dans les maternités mexicaines. Une sage-femme Tsotsil de 70 ans décrivait les pratiques hospitalières de la façon suivante : « on te coupe, et ensuite on te coud comme un torchon ». Pour Alma, qui a accouché pour la première fois dans une clinique publique à l’âge de 17 ans, le plus douloureux souvenir a été son épisiotomie « Oui. Ça c’est le plus moche… Moi je me dis que les médecins font des épisiotomies car c’est plus facile. Mais je ne suis pas d’accord, je pense que notre corps sait ». Dans les hôpitaux publics, ce sont souvent des internes qui pratiquent les épisiotomies, certain-e-s pour s’entraîner, comme nous le confiait un médecin généraliste à la retraite.

césarienne : la « grande coupure » représente pour certaines sages-femmes une violation à l’intégrité du corps. Une sage-femme Tseltal de 70 ans nous racontait refuser de se rendre à la maternité pour donner naissance : « Je pensais que j’allais mourir, j’étais si triste. J’ai dit ‘tant pis, il vaut mieux que je meurs. Car s’ils me coupent je vais souffrir’ Je ne voulais pas me faire opérer ». Cette peur de la césarienne est également à mettre en parallèle de la plus grande probabilité (40%) qu’ont les femmes indigènes de donner naissance par césarienne, pour des raisons liées à leur participation au programme Prospera (qui médicalise toutes les grossesses) ou les biais du personnel médical, qui préfère les opérer lorsqu’elles arrivent à la clinique en début de travail, par peur qu’elles ne reviennent pas si elles sont renvoyées chez elles (les maternités manquent de place et il est fréquent de faire patienter les femmes en pré-travail (voire en phase active) de longues heures en salle d’attente, ou de les renvoyer chez elles)[ix].

contraception et stérilisation forcée : la Commission Nationale pour Prévenir et Eradiquer les Violences faites aux Femmes (CONAVIM) estime que plus du quart des femmes indigènes qui ont été en contact avec les institutions de santé auraient été stérilisées sans leur consentement[x]. J’ai recueilli des récits de contraception forcée, notamment celui d’Estela, une mère de 20 ans, à qui le personnel de la maternité publique n’a autorisé la sortie que sous condition de pose d’implant. La contraception hormonale est fortement critiquée par les sages-femmes traditionnelles. Elles accusent les hormones de rendre les femmes malades, stériles, ou de refroidir la matrice. Elles leur préfèrent les plantes médicinales, dont elles ont une connaissance extensive.

Vers une bientraitance des patientes ?

Malgré les programmes gouvernementaux encourageant les femmes pauvres à accoucher dans les maternités plutôt qu’à domicile, les sages-femmes traditionnelles accueillent toujours la majorité des naissances dans les zones rurales. La persistance de l’accouchement à domicile peut alors être interprétée comme un élément central de la reproduction physique et culturelle des communautés. Le respect de l’intégrité du corps, la communication dans la langue maternelle et l’entourage de la famille sont des éléments fréquemment évoqués par les femmes et les sages-femmes dans leur critique des pratiques hospitalières.

La loi du Chiapas condamne les violences obstétricales, mais en pratique elle est difficilement applicable. D’autres mesures sont développées afin d’améliorer les conditions d’accouchement dans les maternités publiques.

Ainsi, la formation d’une nouvelle génération de sages-femmes professionnelles amenées à être intégrées au système de santé mexicain permet de créer un pont entre les femmes et les praticien-ne-s. J’ai ainsi interrogé une sage-femme Tsotsil d’une trentaine d’années, d’abord formée dans son village comme sage-femme traditionnelle puis dans une des seules écoles de sages-femmes professionnelles du pays. Lors de son stage dans une maternité aux alentours de San Cristóbal, où les médecins ne parlaient qu’Espagnol, sa maîtrise du Tsotsil lui a permis d’expliquer les procédures aux patientes. « Il y avait beaucoup de femmes dont l’unique option était la césarienne parce qu’elles avaient des complications. Mais elles ne voulaient pas, et moi je réussissais à les convaincre, parce que c’était l’unique option pour elles, pour leur bébé ». Les femmes consentent alors aux actes médicaux après avoir reçu une explication dans leur langue maternelle, les rassurant sur leurs peurs.

Au sein des hôpitaux publics du Chiapas, les formations pour le personnel incluent une formation sur l’interculturalité, dispensée par un médecin parlant Tseltal et Tsotsil. Cette formation permet de déconstruire les préjugés sur les patient-e-s indigènes et d’améliorer leur accueil.

Enfin, l’association OMIECH milite depuis 30 ans pour la reconnaissance des savoirs des médecins indigènes et sages-femmes traditionnelles et organise des ateliers de santé communautaire afin de favoriser la transmission aux jeunes générations.

Notes

[i] Dans le Chiapas, environ un quart de la population est indigène. Les deux ethnies majoritaires sont les Tseltal et les Tsotsil.

[ii] Mounia El Kotni, « Porque Tienen Mucho Derecho. » Parteras, Biomedical Training and the Vernacularization of Human Rights in Chiapas, Ph.D. Dissertation, University at Albany, SUNY, Albany, N.Y, 2016, 295 p.

[iii] Área de Mujeres y Parteras, La Partera. Jnet’um, San Cristóbal de Las Casas, OMIECH, 1988, 9 p.

[iv] En 2014, l’Etat du Chiapas avait le deuxième taux le plus élevé de mortalité maternelle du pays, soit 68,1 pour 100 000 naissances vivantes, contre 38,1 au niveau national (avec un objectif de 22,2 fixé par les Objectifs Millénaires du Développement).

[v] Observatorio de Mortalidad Materna en México, Indicadores 2013. Objetivo de Desarrollo del Milenio 5: Avances en México, México, D.F y San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, OMM, 2015.

[vi] Mounia El Kotni, « Regulating Traditional Mexican Midwifery: Practices of Control, Strategies of Resistance », Medical Anthropology: Cross Cultural Studies in Health and Illness, A paraître.

[vii] Midiam Ibáñez-Cuevas et al., « Labor and delivery service use: indigenous women’s preference and the health sector response in the Chiapas Highlands of Mexico », International Journal for Equity in Health, 23 décembre 2015, vol. 14, p. 156.

[viii] Vania Smith-Oka, « Managing Labor and Delivery among Impoverished Populations in Mexico: Cervical Examinations as Bureaucratic Practice », American Anthropologist, 2013, vol. 115, no 4, p. 595‑607.

[ix] María Graciela Freyermuth, José Alberto Muños et María del Pilar Ochoa, « From therapeutic to elective cesarean deliveries: factors associated with the increase in cesarean deliveries in Chiapas », International Journal of Equity in Health, 2017, vol. 16, no 88, p. 1‑15.

[x] Proceso, « El 27% de mujeres indígenas esterilizadas sin su consentimiento: Conavim. », Proceso, 14 févr. 2013.

[ PUBLICATION ] Socio-Cultural Approaches to the Anthropology of Reproduction

An edited bibliography curated by Elise Andaya and Mounia El Kotni, available at http://www.oxfordbibliographies.com/abstract/document/obo-9780199766567/obo-9780199766567-0197.xml

Introduction

Attention to reproduction within anthropology emerged in early cross-cultural studies, largely descriptive and ethnomedical in nature, that examined reproduction in the context of cultural and religious beliefs around conception, childbirth and postpartum taboos, and knowledge about fertility regulation. However, the topic was given a new theoretical framing and disciplinary significance beginning in the 1980s when feminist scholars built on prior work on gender and kinship to articulate a new field of analysis that firmly situated reproduction at the nexus of power and politics. As Faye Ginsburg and Rayna Rapp argued in their article, “The Politics of Reproduction” (Ginsburg and Rapp 1991, cited under Early Conceptual Frameworks and Edited Volumes) that demarcated this new field that they called the “politics of reproduction,” biological and social reproduction are inextricably intertwined.

[ RECENSION ] Herland, Charlotte Perkins Gilman

Charlotte Perkins Gilman, Herland, Pantheon Books, 1979.

Herland est une utopie féministe qui se déroule à la veille de la Première Guerre Mondiale. Trois hommes états-uniens (un sociologue, un médecin, un explorateur) entendent parler d’une société au Nord des montagnes, qui seraient composée uniquement de femmes. Et bien sûr malgré les avertissements des populations locales (qu’ils considèrent des “sauvages”), décident de monter leur propre expédition et s’y rendre en secret.

Je ne sais plus par quel biais j’ai entendu parler de cette utopie féministe (si c’est grâce à vous n’hésitez pas à me le dire), mais j’ai profité d’un voyage aux USA pour l’acheter pour une amie (qui est toujours en recherche de fictions féministes donc à vos conseils). Je me suis donc retrouvée avec Herland dans mon sac et 1h30 de transports devant moi, dont voici le résultat.

Charlotte Perkins (Gilman)

L’introduction de Ann J. Lane est très éclairante et remet en contexte les écrits de Charlotte Perkins Gilman (1860-1935). Cette écrivaine féministe est connue notamment pour La Séquestrée (aussi traduit comme Le papier peint jaune), essai autobiographique qu’elle a écrit à propos de sa dépression postpartum. Le médecin avait diagnostiqué une “hystérie” et recommandé le repos total. Surveillée par son mari, et coincée dans sa chambre, cette cure a en fait amplifié sa dépression. Charlotte Perkins Gilman finit par divorcer (rare à l’époque) et déménage à l’autre bout des Etats-Unis où elle milite pour les droits des femmes. Sa fille vit avec sa mère puis avec son père et sa nouvelle épouse (également une situation non conventionnelle à l’époque). Charlotte Perkins Gilman, remariée avec un cousin éloigné, est diagnostiquée d’un cancer du sein en 1932. Avec le chloroforme qu’elle a accumulé, elle “choisit le chloroforme au cancer”, comme elle l’exprime dans le mot qu’elle laisse.

Le regard masculin

L’ouvrage est donc écrit à travers les yeux d’un des trois explorateurs. Ce regard externe permet à la fois de découvrir la société de Herland, et de suivre les narrateurs dans la déconstruction des rôles assignés aux femmes et aux hommes dans leur propre société. Sur les trois hommes, il y a un machiste qui ne change pas, un qui tombe amoureux et se fond dans la société Herland et enfin le narrateur, qui développe un regard critique sur sa propre société mais pas prêt à remettre tout en cause (comme l’institution du mariage par exemple).

L’écriture est un peu datée, et j’ai été un peu frustrée par le male gaze (regard masculin) alors que je m’attendais à plonger dans une fiction écrite par une narratrice, qui verrait des inconnus arriver de l’extérieur. Donc petite déception, mais l’ouvrage se lit au final assez bien et j’étais pour ma part moins intéressée par les geignardises des hommes que par l’organisation de la société de Herland que l’on découvre donc à travers leurs yeux.

Une société post-patriarcale

A travers cet ouvrage, j’ai appris comment fonctionne la parthénogenèse (je me rappelais vaguement de la mitose en cours de bio de 5e, et ce n’est pas tout à fait pareil) qui est “un mode de reproduction indépendant de toute sexualité” et qui aboutit la création d’un individu à partir d’un ovule non fécondé (1), donc sans fécondation externe. Quelques recherches récentes sur le sujet : des chercheur·se·s chinois·e·s ont fait naître des souris femelles “bimaternelles” il y a quelques mois (2). Une écrevisse marbrée est également en train d’envahir des niches écologiques grâce à sa capacité à se reproduire en s’auto-clonant (elle peut ainsi produire une centaine de clones toutes les huit semaines) (3).

Mais revenons à l’ouvrage. Les habitantes de Herland se sont retrouvée sans individus mâles suite à une guerre, dans un territoire encerclé de montagnes et au bout de quelques générations s’est posée la question de la survie de leur communauté. Jusqu’à ce qu’une des femmes, qui avait très envie de devenir mère, se retrouve enceinte et donne naissance à cinq filles, qui elles aussi sont devenues enceinte de la même manière, etc. Ce sont les Mères fondatrices.

Dans la société Herland, la maternité est le but ultime des femmes, indispensable à la survie du corps social, mais aussi dans un but de perfectionner l’espèce. Les enfants sont élevées par toutes (pas d’école formelle mais une éducation permanente). Chaque adulte vit dans une maison à deux pièces et travaille pour la communauté (dans les champs, dans la cueillette des noix, dans les temples…)  donc quand les explorateurs essaient d’expliquer le concept de foyer et de travail domestique, leurs interlocutrices ont à la fois du mal à comprendre, tout en imaginant que cela doit être un rôle extrêmement valorisé socialement. Les explorateurs ne répondent pas.

La valorisation de la maternité et la remise en question constante pour tendre à une amélioration de l’espèce a des tendances eugénistes, non pas dans l’interruption des grossesses (impensable pour les femmes de Herland) mais dans la prévention de grossesses non désirées. Les habitantes perçues comme de potentielles “mauvaises mères” sont découragées d’appeler une grossesse de leurs voeux. Donc bon biais maternaliste assez fort qui tend pour le coup plus vers la dystopie que l’utopie.

Herland nous laisse tout de même imaginer ce que pourrait être une société post-patriarcale : des rôles productifs déterminés en fonction des intérêts et des capacités de chacune : monter aux plus hauts sommets cueillir des noix (dans des vêtements amples qui ressemblent à des robes avec de nombreuses poches), étudier les plantes, penser la production de nourriture etc. Dans leur regard tourné vers l’avenir, les habitantes sont surprises lorsqu’elles apprennent que dans le pays des explorateurs, les principes qui régissent la société n’ont pas changé depuis des milliers d’années. “Les premières Mères nous ont beaucoup appris, mais elles sont décédées maintenant, pourquoi les vénérer ? Nous les remercions pour leur héritage mais nous continuons à l’améliorer; après toute, elles avaient des défauts comme tout le monde” résument-elles.

Sujets non explorés

Une thématique bien absente de l’ouvrage est la sexualité. Peut-être à cause du regard masculin, mais l’autrice n’évoque ni masturbation, ni sexe entre femmes. L’intérêt des habitantes de Herland pour la sexualité se limite à celui pour le coït avec les explorateurs dans un but de reproduction. L’ “épouse” (elle accepte le terme mais restent sceptiques sur la définition) du narrateur ne voit pas l’intérêt de relations sexuelles en-dehors des périodes de fertilité.

S’il y a fertiltié, on peut imaginer un cycle menstruel. J’aurais aimé en savoir plus sur les menstruations, qui ne sont pas une fois mentionnées. Peut-être ont-elles disparu avec la parthénogenèse et qu’elles se réactivent au contact des mâles. Libre à notre imagination. Pour ma part, je me dis que dans un postpatriarcat où les maladies ont été éradiquées grâce à la connaissance des plantes, l’amélioration de l’alimentation et l’exercice physique, peut-ête que les menstruations ne seraient plus tabous.

(1) http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/parthenogenese/

(2) https://www.maxisciences.com/reproduction/des-chercheurs-reussissent-a-faire-naitre-des-bebes-souris-de-parents-du-meme-sexe_art41793.html

(3) https://www.especes-menacees.fr/actualites/auto-cloner-ecrevisse-marbree-espece-invasive/

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Je fais face à mon tsundoku en lisant les livres qui s’accumulent sur mes étagères, et vous les partage, un Vendredi sur trois. Rendez-vous le 21/12.

Précédemment : Le corps des femmes, la bataille de l’intime de Camille Froidevaux-Metterie

[RECENSION] Le corps des femmes. La bataille de l’intime, Camille Froidevaux-Metterie

Le corps des femmes. La bataille de l’intime, Camille Froidevaux-Metterie, Paris, Philosophie magazine Editeur, 2018.

Ce court et percutant ouvrage est issu des publications de l’autrice sur le blog « Féminin singulier » de Philosophie magazine. En 2012, Camille Froidevaux-Metterie est agacée par la disparition dans les débats autour des droits des femmes « du sujet féminin dans sa dimension génitale ». Tour à tour, les neuf chapitres de l’ouvrage s’engagent alors à réhabiliter « le féminin dans sa dimension génitale » : autour du mouvement #MeToo (chapitre 1), en explorant le corps menstrué (chapitre 2) puis ménopausé (chapitre 6), à travers le corps féminin scrutinisé (chapitre 4), le corps sexualisé (chapitre 3, 7), le corps reproducteur (chapitres 8, 9) et celui qui n’enfante pas (chapitre 5).

La bataille de l’intime

Cet ouvrage part donc du constat que, malgré les mobilisations féministes et les conquêtes des droits des femmes des dernières années, le sujet de l’intime est resté obstinément absent, « comme si l’accès au monde social devait se payer du prix [de ce] renoncement » (38). Qu’est-ce qu’alors que la « bataille de l’intime » ? « Il s’agit… de redéfinir les règles d’un jeu (hétéro-)sexuel qui a enfermé les femmes dans le carcan d’une sexualité au service de la reproduction et des impétueux (prétendus tels) besoins masculins » (23). Le mouvement #Metoo de 2017 illustre alors un tournant dans la publicisation des batailles qu’il reste encore à mener dans le domaine de l’intime. Pour l’autrice, le mouvement a révélé au grand jour (aux hommes?) « ce que [les femmes] savent depuis toujours : leurs corps sont à disposition, non seulement désirés, mais convoités, souvent appropriés, parfois violentés. Ils le sont depuis une éternité, ils n’ont jamais cessé de l’être et ils le demeurent par-delà la rupture de l’émancipation féminine » (14).

L’approche phénoménologique de la philosophe s’ancre dans les expériences quotidiennes des femmes pour questionner les enjeux politiques de l’intimité. L’écriture allie questionnements philosophiques à des exemples quotidiens. L’autrice partage ainsi comment, en accompagnant sa fille acheter un soutien-gorge, elle s’interroge sur leur forme (ronds) et leur composition (rembourrés). Cette expérience inspire une réflexion sur le formatage des seins des femmes, dont la singularité doit être effacée pour laisser la place à l’uniformité « ronde, ferme et haute » (chapitre 7).

La bataille de l’intime met en jeu la libre décision des femmes sur leurs corps, dans l’espace public, dans leur sexualité, dans leurs décisions reproductive. Dans tous ces domaines, le consentement, « un langage de désir, une rhétorique de plaisir », loin de brider les relations entre femmes et autres, permet « d’oeuvrer pour que s’enracinent les conditions d’une sexualité libre et égalitaire » (69).

La liberté procréative

Avoir un enfant ou pas, avoir accès aux technologies de la reproduction, comment et où accoucher…  « la liberté procréative est une liberté sous forte contrainte » (143). Qu’il s’agisse du (non)désir d’enfant ou d’autres choix reproducteurs, les corps des femmes sont sans cesse scrutinisés, leurs décisions acceptées sous conditions, leurs choix critiqués. Les difficultés à exercer les choix sont nombreuses. Par exemple, alors que la stérilisation est l’option contraceptive la plus répandue dans le monde, et qu’elle est légale depuis 2001 en France, le parcours de celles qui souhaitent l’obtenir reste difficile (comme illustré dans le documentaire J’ai décidé d’être stérile, vers lequel renvoie l’autrice). D’un autre côté, l’autoconservation volontaire des ovocytes, légale mais sous coditions en France, illustre une inégalité juridique entre les hommes (qui peuvent congeler leur sperme) et les femmes, mais aussi entre les femmes puisque certaines peuvent y avoir accès pour raison médicale. Les demandes des femmes sur le sujet illustrent comment « [leur] temporalité physiologique est devenue contradictoire avec leur nouvelle temporalité sociale » (142). En septembre 2018, le Comité consultatif national d’éthique s’est prononcé en faveur d’une autoconservation volontaire, tandis que Lorie Pester a récemment adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron sur le sujet.

L’un des chapitres est consacré à une autre inégalité corporelle et temporelle entre femmes et hommes. A travers la question de la ménopause (« un non-événement aux yeux du monde, une crise pour celles qui la vivent » (99)), l’autrice aborde celle de l’âge et du traitement différencié des corps veillissants. Alorss que sur les sites ou applications de rencontre, les probabilités de rencontres pour les femmes chutent drastiquement entre 49 et 50 ans, ce n’est pas du tout le cas pour les hommes. La philosophe voit dans le traitement ssocial différencié de l’âge «  l’une des dernières grandes inégalités : le corps des hommes est et demeure une ressource quand le corps des femmes est et demeure un fardeau » (108).

Pour déconstruire ces visions péjoratives des corps des femmes (corps reproducteurs ou non, corps vieillissants), des mouvements de réappropriation se créent. Camille Froidevaux-Metterie cite le renouveau du projet Notre Corps, Nous-Mêmes (c’est nous !). J’ajouterais également parmi les nombreuses initiatives militantes sur les réseaux sociaux, autour de l’activisme menstruel (coucou Cyclique et Les flux) et de la sexualité (tasjoui).

Un féminisme génital

Tout au long de l’ouvrage, Camille Froidevaux-Metterie met en lumière les assignations sexuées genrées auxquelles sont confrontées celles qui sont identifiées comme femmes par la société. Tout en critiquant ces assignations, elle s’attache pourtant à analyser certaines spécificités des corps ‘féminins’. Elle dfinit alors « l’ être-au-monde féminin »  comme « toujours nécessairement situé, c’est-à-dire historiquement et socialement construit » (156).

Comment parler des corps des femmes sans les essentialiser ? Comme elle l’a vécu elle même, en France, « toute tentative pour réinvestir la corporéité féminine apparaît toujours suspecte » (26). Cette tension entre volonté d’effacement des marqueurs genrés d’un côté et inégalités corporelles ancrées dans une perception sociale des corps féminin de l’autre illustre une tension que je retrouve également dans le milieu de la naissance, où une des réponses à la maltraitance des savoirs et des corps féminins est de les réessentialiser en invoquant des savoirs corporels qui seraient inhérents. Pour sortir de cette dichotomie universaliste-essentialiste, Camille Froidevaux-Metterie répond que mettre en avant la sexuation des corps n’empêche pas de lutter pour leur égalité, mais que cette sexuation ne sera plus pertinente lorsque la binarité de notre société genrée aura disparu.

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Pour soigner mon tsundoku (merci ACO pour la découverte de ce mot), je vous propose une recension un Vendredi sur trois. Rendez-vou le 30/11. M.E