Les violences obstétricales reviennent sur le devant de la scène

[article publié le 2 juillet, actualisé le 3 juillet ]

“Ca y est on reparle de ton sujet !” ainsi a commencé ma journée de Vendredi. La frénésie médiatique autour des violences obstétricales a repris – pour un instant du moins. Coïncidence, n’y croyez-pas. Le 29 juin, c’était la remise du rapport du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE-fh) à Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes. La commande de ce rapport le 28 juillet 2017 avait fait grand bruit (si vous l’aviez loupé, j’en avais fait une revue de presse détaillée). Puis quelques articles dans les mois suivant, suivi d’une hibernation (médiatique, car les militantes n’hibernent jamais), avec un réveil au printemps autour de la journée des droits des femmes le 8 mars (et entre autre un épisode du podcast La Poudre auquel j’ai participé). Et trois mois plus tard, la remise du rapport du HCE a fait revenir le sujet de plein fouet sur nos écrans (ou pas, selon les algorithmes).

Le Rapport : 10 mois de travail, 172 page, 26 recommandations

J’ai repéré une quinzaine d’articles parus le 29 juin, dont voici brièvement un tour d’horizon. Vous pouvez trouver le rapport et le détail des recommandations sur le site du HCE.

Le rapport insiste sur le caractère systémique des violences, qui ne doivent pas être perçues comme des actes isolés (ce que rappellent les Nouvelles News). TV5 Monde résume les six types de violences mises en avant par le HCE :

  • La non prise en compte de la gêne d’une patiente
  • Des propos porteurs de jugements sur la sexualité, le poids, le désir d’enfant
  • Les injures sexistes
  • Les actes exercés sans consentement
  • Le refus d’actes
  • Le violences sexuelles

Le rapport établit le lien entre ces violences et la formation “paternaliste” des médecins. Pour LCI, ce paternalisme s’illustre notamment par le manque de représentation des femmes dans les instances décisionnaires – par exemple 0 femme présente au Conseil d’Administration de l’Académie Nationale de Médecine.

Dans son article dédié à la remise du rapport, Le Monde rappelle que c’est la première fois qu’une instance officielle (et rappelons-le, indépendante) se saisit du sujet. A l’occasion de la sortie du rapport, Les Décodeurs du Monde compilent 12 articles sur les violences obstétricales, comprenant des données sur le conditions de travail (fermeture des maternités), le rôle joué par la médicalisation de la naissance, et les voix des premières concernées (témoignages de violences vécues).

Dans la présentation du rapport, la co-rapporteure Margaux Collet a insisté sur la dimension sexuelle des violences. Les violences obstétricales sont intrinsèquement liées au caractère intime de la consultation gynécologique. Une dimension que certain·e·s professionnel·le·s refusent de voir , comme illustré dans le documentaire “Paye (pas) ton Gynéco” de Nina Faure, mis en ligne quelques jours avant la remise du rapport HCE.  Dans ce court documentaire, on peut voir l’ancien président du Syndicat National des Gynécologues refuser d’employer le mot “pénétration” en référence à un toucher vaginal.

Comme les autres formes de maltraitance médicale, les violences gynécologiques et obstétricales ont un caractère individuel, et touchent aux relations entre soignant·e·s et soigné·e·s.  Libération titre “un rapport douloureux” et s’interroge à juste titre sur le devenir des plaintes déposées. L’article de Libération met en lumière une des recommandations du HCE, celle concernant les réunions de conciliation entre victimes et agresseur·e·s. Ces denrières sont toujours organisées par l’Ordre des médecins et des sages-femmes, alors que “ce mode de médiation est formellement interdit par la convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique. Que la France a ratifiée en 2014.” CQFD.

Dans son rapport, le HCE préconise également une campagne d’information, en particulier autour de la première consultation gynécologique. Cette vidéo d’Europe1 rappelle nos droits en tant que patientes. Par exemple, qu’un rendez-vous pour renouvellement de prescription de contraception n’équivaut pas forcément à un examen vaginal (rappel la HAS recommande un frottis tous les 3 ans et pas tous les ans, contrairement à ce qu’une campagne a tenté de nous faire croire récemment). Europe 1 toujours, dans un article cette fois, partage des outils pour agir en cas de sexisme.

Le travail scrupuleux des autrices du rapport a permis de chiffrer à 50 le nombre de consultations gynécologiques entre l’âge de 15 et 45 ans. Le Télégramme interviewe Marie-Hélène Lahaye, pour qui ce chiffre est “aberrant” pour des femmes en bonne santé. Elle pointe également un des manques du rapport, qui ne mentionne pas les difficultés d’assurance des sages-femmes accompagnant l’accouchement à domicile, un frein pour l’autonomie reproductive de certaines femmes qui souhaiteraient accoucher chez elles.

Pour lutter contre les violences, le HCE recommande de former les praticien·ne·s . Cette dimension a été reprise par l’article de France Inter et par Le Figaro – qui fait lien non seulement entre violences et sexisme mais pointe aussi du doigt une “mauvaise obstétrique.” La recommandation de former les soignant·e·s a été accueillie de façon mitigée par le corps médical. Par exemple, Mediapart a interviewé Sophie Guillaume, Présidente du Conseil des Sages-Femmes, qui rappelle que pour toucher le ventre d’une femme aussi, on demande le consentement. D’un autre côté, on trouve les propos rapportés par France Info de la Secrétaire Générale du Syngof, qui met les violences obstétricales sur le dos de l’attirance entre patient·e·s et médecins. Culture du viol, me souffle-t-on dans l’oreillette.

Les témoignages, comme ceux publiés sur le Huffington Post ou Yahoo News, rappellent l’ampleur du traumatisme que peuvent entraîner les violences. Parmi les propositions du HCE, figure ainsi la réalisation d’une enquête sur la satisfaction et pointe le manque d’information des patientes (point souligné par 20 Minutes). Avant de venir aux suites de ce rapport, j’aimerais souligner deux points d’attention.

“Violences gynécologiques et obstétricales” ou “violences sexistes et sexuelles” ?

Le rapport du HCE titre : “Les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical. Des remarques aux violences, la nécessité de reconnaître, prévenir et condamner le sexisme”. Je tiens à souligner la qualité du rapport, qui représente plusieurs mois de travail, et ne pas négliger la symbolique que représente la discussion de ce sujet dans l’amphithéâtre de l’Ecole de Médecine (où s’est déroulée la remise du rapport) et sa saisie par une instance officielle.  La remise du rapport était concise, percutante, et rythmée par des interventions extérieures du CIANE, de l’Ordre des Sages-Femmes et de l’Ordre des médecins qui étaient (presque) d’accord (pour les détails, je vous invite à jeter un oeil à mon live tweet).

Je souhaiterais partager deux points d’attention. Premièrement, j’ai été surprise de voir que le mot “violences obstétricales” n’apparaissait pas dans le document. Les “violences gynécologiques et obstétricales” sont utilisées entre guillemets soit en référence à l’émergence du terme en Amérique Latine, soit en référence à la dimension militante de cette appellation.  Le HCE préfère le terme de “violences sexistes et sexuelles” et lors de son discours la Secrétaire d’Etat a précisé qu’elle ne trouve pas la terminologie “violences obstétricales” appropriée.

Par exemple, “RECOMMANDATION 4 : Encourager la recherche académique sur les actes sexistes relatifs au suivi gynécologique et obstétrical dans les projets financés par les ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur.”  Déjà, s’il y a des financements pour des recherches sur le sujet pensez à moi et aux autres chercheuses précaires, merci. Ensuite, le segment en italique n’a à mon sens pas la même définition que “violences obstétricales”, qui incluent une diversité de violences au-delà du sexisme. “Actes sexistes relatifs au suivi gynécologique et obstétrical” est une appellation dépolitisée, un choix qui peut s’entendre dans le contexte d’un rapport ministériel. A l’instar de Paye Ta Shnek qui invite à remplacer l’expression “violences faites aux femmes” par “violences masculines” qui permet de mettre l’agresseur et la culture du viol sous les feux des projecteurs et non la victime, le processus est similaire pour violences obstétricaless : la terminologie “violences obstétricales” indique le contexte et le(s) agresseur·e(s) et peut englober une diversité de violences, ce que ne fait pas “actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical.”

Ce qui m’amène à mon deuxième point. Se concentrer sur les actes sexistes permet de mettre en avant la dimension genrée de ces violences, à la fois au niveau individuel et institutionnel. Mais cela efface en même temps d’autres types de discriminations comprises dans le terme violences, comme les discriminations lesbophobes, transphobes, islamophobes ou grossophobes. Le rapport met en avant les discriminations vécues par les femmes primo-arrivantes, par les femmes lesbiennes et les remarques grossophobes. Mais, comme l’a souligné une personne lors des questions à la remise du rapport, ne sont pas évoquées les discriminations envers les personnes trans. J’avais la même remarque concernant les discriminations envers les femmes racisées et les remarques islamophobes. Dans les consultations gynécologiques ou les salles d’accouchement comme ailleurs, le racisme vient renforcer le sexisme et je trouve dommage que cette dimension du sexisme n’apparaisse pas dans le rapport du HCE, au même titre que les autres formes de discriminations évoquées dans le rapport.

Combien de fois faut-il libérer la parole ?

Pour terminer ce long post (vous êtes encore là?), je m’interroge sur les suites du rapport. Dans le live tweet animé aujourd’hui par Julie Nouvion, #RapportVOetapres, le CIANE rappelle que le rapport seul ne suffit pas, il faudra mettre en place de réelles mesures pour faire changer les pratiques. C’est aussi ce que dit Marie-Hélène Lahaye sur son blog. Mon questionnement est similaire : les mesures applicables rapidement (comme la modification du code de déontologie) le seront-elles ? Qui composera les groupes de travail annoncés par Marlène Schiappa et avec quel calendrier ? Quels fonds seront alloués pour la formation au sexisme des médecin ? Et quels critères pour les données de maternités que le HCE souhaite rendre public ?

Notre vigilance doit être accrue (citoyen·ne·s, militant·e·s, patient·e·s, élu·e·s), pour que le long travail du HCE ne reste pas lettre morte. Notre vigilance doit aussi se porter sur les appels à témoignages qui ont fleuri depuis le 29 juin. Comme celui de Néon Mag sur instagram. Depuis des années, les femmes parlent. Depuis peu, on les écoute. Un rapport d’une instance officiel vient d’être livré sur le sujet. Combien de témoignages faudra-t-il pour que les choses changent ? Pourquoi le regard ne se tourne-t-il pas du côté des professions médicales, des bonnes et des mauvaises pratiques ?

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C’est ce que questionne Cluny Braun sur son compte twitter.

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Lorsque l’on témoigne, on s’expose à re-raconter son histoire, revivre un traumatisme et être de nouveau violentées par des inconnu·e·s. Quel accompagnement propose-t-on aux personnes qui ont témoigné ? Les prépare-t-on à la violence qu’elles peuvent vivre ? Les associations comme le CIANE et l’IRASF font un travail formidable d’accompagnement et les femmes se tournent vers ces groupe afin de témoigner mais aussi souvent pour trouver du soutien. Est-ce le cas dans un témoignage journalistique ? Je pense à Sonia qui avait témoigné pour Yahoo News, et qui avait subi des réactions violentes, mais à d’autres aussi.

Si les futurs articles permettent d’apporter un nouvel éclairage sur les violences obstétricales, mettre en lumière des discriminations spécifiques, prendre un positionnement intersectionnel, bienvenue. N’oublions pas que les violences obstétricales touchent à l’intime, au sexe et à la sexualité des femmes, et que de traiter de ce sujet publiquement reste un enjeu politique.

2 thoughts on “Les violences obstétricales reviennent sur le devant de la scène

  1. À ma connaissance, l’irasf n’accompagne pas gd monde. Ils recueillent sur leur page puis transfèrent au ciane. Il serait bon de le dire

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  2. L’IRASF accompagne les femmes au quotidien et tente de travailler en réseau et partenariat dans une dimension plus professionnelle, nous réorientons les femmes vers les associations les plus adaptées telles que :
    ● L’institut de santé génésique
    ● Le Ciane
    ● Maman Blues
    ● Césarine
    ● Afar
    ● Timéo et les autres
    ● Avocates
    (liste non exhaustive)
    Ce travail à dimension professionnelle échappe à certaines associations, et nous le regrettons.
    Nous pensons plus efficace, pour que les femmes puissent prendre des décisons libres et éclairées de pouvoir disposer de l’expertise et des conseils de plusieurs personnes. Cela permet à notre sens de ne pas enfermer les femmes dans une vision unique voire idéologique.

    L’IRASF considére chacune de ces associations comme détenant une expertise et un savoir dont on ne pourrait priver les femmes. Penser pouvoir prendre en charge et de façon continue au sein d’une seule association la masse des femmes victimes de violences obstétricales et gynécologiques, relève à notre sens d’une méconnaissance manifeste de l’ampleur du phénoméne et des moyens humains et financiers à mobiliser pour espérer répondre sur l’ensemble du térritoire.

    Merci de nous avoir permis de répondre à ce point.

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