Les sages-femmes traditionnelles du Chiapas : Une approche holistique de la grossesse et de l’accouchement

[Originally published in Grandir Autrement, Hors-Série n9, 2015]

« Le don qu’a la sage-femme lui a été donné par Dieu. Ce n’est pas quelque chose de facile, d’accompagner un accouchement ; ce n’est pas pour n’importe qui… Car l’objectif principal est la vie du bébé et de la maman. Les sages-femmes travaillent jour et nuit, à n’importe quelle heure ; il y a constamment du travail pour les sages-femmes, et c’est maintenant qu’il faut transmettre ces connaissances pour le bénéfice de la maman et de sa famille. (…) Il ne faut pas perdre ces traditions médicinales, car elles se transmettent de génération en génération »

Ces paroles d’une sage-femme Maya ont été prononcées lors de la rencontre de sages-femmes traditionnelles de l’Organisation des Médecins Indigènes de l’Etat du Chiapas (OMIECH) en Février 2014. Depuis plus de trente ans, OMIECH compile et défend les savoirs des médecins traditionnels Mayas (Tseltals et Tsotsils) – guérisseurs et sages-femmes – depuis plus de trente ans, face à une médicalisation grandissante de la grossesse et de l’accouchement au Mexique (où près d’une naissance sur deux se fait par césarienne[i]). En effet, les aides gouvernementales aux familles pauvres obligent les femmes à pratiquer le suivi de leur grossesse par un médecin plutôt qu’une sage-femme traditionnelle, et à accoucher dans un milieu hospitalier plutôt qu’à leur domicile – ce qui est pourtant la norme culturelle. Pourtant, les sages-femmes traditionnelles restent des alliées incontournables pour les femmes de leur village. Elles connaissent parfaitement les conditions de vie de ces dernières, et savent les conseiller sur le plan nutritionnel, psychologique et physique. Elles n’hésitent pas non plus à marcher plusieurs kilomètres, quel que soit le climat ou l’heure du jour ou de la nuit, afin de répondre à l’appel d’une future maman.

Rezo
Dessin d’Alice Bafoin

Les mains au cœur de la pratique

Dans les villages des Hauts Plateaux du Chiapas, les sages-femmes traditionnelles accueillent plus de 70% des naissances. Leur principal outil de travail, ce sont leurs mains, qui, par le toucher, peuvent donner une date d’accouchement prévisionnelle, dévoiler le sexe du bébé, ou détecter un mauvais positionnement et replacer le bébé correctement. Mais les sages-femmes se basent également sur leur ample connaissance de leur écosystème et des propriétés des plantes médicinales, qui leur ont été transmises par les générations précédentes et au travers de leurs rêves, afin d’accompagner les femmes de leur communauté tout au long de leur grossesse, au cours de l’accouchement et pendant le postpartum.

Ainsi, dans les montagnes embrumées de cet Etat du Sud-Est du Mexique, les femmes Mayas qui se rendent chez leur sage-femme lui racontent les mauvais rêves qu’elles ont pu avoir, parlent de leur relation avec leur époux et leurs beaux-parents (chez qui les jeunes couplent habitent durant leurs premières années de mariage), et décrivent ce qu’elles ressentent dans leur corps. Ces conversations permettent à la sage-femme de conseiller la maman sur les aliments qu’elle devrait consommer, lui prescrire des recettes à base de plantes, d’expliquer au papa et à la belle-famille comment prendre soin d’elle, et parfois organiser une cérémonie afin d’éloigner les mauvais esprits et tranquilliser la famille.

L’importance de la chaleur

Pour les Mayas, la femme enceinte accumule de la chaleur au cours de sa grossesse. Lors de l’accouchement, la perte de sang équivaut à une perte de chaleur, un refroidis- sement qui peut être dangereux pour la maman. Le bon déroulement de l’accouchement est intimement lié à la création et au maintien d’un environnement chaud, qui rééquilibre la balance chaud/froid dans le corps de la femme. La sage-femme, qui s’est déjà rendue au domicile de la famille lors de visites prénatales, a repéré les plantes présentes aux alentours, et apporte dans son sac celles qui n’y sont pas et dont elle aura besoin. Les membres de la famille aident la sage-femme en faisant chauffer l’eau pour les différents thés et lavements, et maintiennent la chaleur de la pièce en alimentant constamment le feu. La future maman ne se dénude pas, elle garde sa blouse et sa jupe pendant le travail et l’accouchement. Elle alterne les positions, la plus classique étant d’être accroupie accrochée au cou de son époux, lui-même assis sur une chaise. Chez les Catholiques, la sage-femme accompagne l’événement par des chants, bougies, et prières. Après la naissance de l’enfant et du placenta, la maman reprend des forces en consommant un bouillon de poulet. Le placenta est enterré près de ou à l’intérieur de la maison. Après le repas, la sage-femme nettoie la pièce et les draps, et fait des recommandations à la famille sur les aliments à consommer. Elle reviendra rendre visite à la maman et au nouveau-né pour des visites postpartum dans les jours qui suivent.

Ces différents éléments thérapeutiques – chaleur, plantes, prières – ainsi que le respect de l’intégrité du corps de la femme (les sages-femmes effectuent peu ou pas de touchers vaginaux) contrastent avec le traitement que reçoivent les femmes qui accouchent dans les hôpitaux publics. Face à un personnel qui très souvent ne parle pas le Tsotsil ou Tseltal, seules dans un environnement froid, la modernité se paie au prix du confort et du respect du corps. C’est pour cela que de nombreuses femmes et familles refusent de se rendre à l’hôpital, malgré les pressions gouvernementales.

DSC02831

 

Des ponts pour l’avenir

Malgré des études démontrant la sécurité d’un accouchement à domicile planifié pour les grossesses normales[ii], la médicalisation de l’accouchement est un phénomène global. En France, les changements timides tels que l’ouverture de maisons de naissance, ne doivent pas faire oublier la persécution que subissent les sages-femmes pratiquant l’accouchement à domicile[iii]. En France comme au Mexique, les sages-femmes et les familles s’organisent afin d’offrir aux mamans un accouchement ailleurs qu’à l’hôpital, et de préserver des savoirs respectant la physiologie du corps. Basée à Rennes, l’Association Mâ organise des échanges interculturels sur le sujet, en mettant en parallèle les luttes françaises et chiapanèques et en aidant l’Organisation des Médecins Indigènes du Chiapas à continuer d’organiser des rencontres de sages-femmes traditionnelles, afin que les bébés du Chiapas continuent à être accueillis par de si bonnes mains[iv].

[i] Chiffres de l’OCDE sur le site de l’association Césarine http://www.cesarine.org/avant/etat_des_lieux.php

[ii] Janssen, Patricia A., Lee Saxell, Lesley A. Page, et al. 2009. Outcomes of Planned Home Birth with Registered Midwife versus Planned Hospital Birth with Midwife or Physician. CMAJ : Canadian Medical Association Journal 181(6-7): 377–383.

[iii] Les Femmes sages. Syndicat National des Sages-Femmes pour l’Accouchement à Domicile http://snsfaad.weebly.com/

[iv] Pour plus d’information, vous pouvez consulter le Blog de l’Association Mâ http://blogdelassociationma.blogspot.fr/ et la page Facebook de la Section Femmes et Sages-Femmes d’OMIECH (en Espagnol) https://www.facebook.com/areademujeresomiech

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s